Quelques années après le fameux tableau "Déjeuner sur l'herbe" d'Edouard Manet exposé en 1863 au salon des refusés et qui fit scandale, Monet entreprend lui aussi une œuvre monumentale sur le même sujet mais il ne parviendra pas à la finir (voir ici l'esquisse).
Là où Monet suggère, une femme réajuste ses épingles à chignon, tandis que son compagnon lui tient son ombrelle et ses affaires, Manet provoque, en mettant
au premier plan, au niveau du regard, une femme nue en la compagnie de deux hommes habillés ; pour autant la scène est très sage, et si elle fait scandale à l'époque c'est parce que la présence féminine nue n'est justifiée par aucune allégorie biblique ou mythologique et qu'elle se suffit à elle-même. Chez Monet, on reste dans l'impressionnisme avec un travail très important sur le rendu de l'ombre et de la lumière, chez Manet, il y a une précision quasi photographique dans le rendu des personnages par rapport au flou relatif du sous-bois.
Dans ce déjeuner sur l'herbe, largement inspiré du "Concert champêtre" attribué désormais à Titien, Emile Zola y voyait une page admirable : "Ce qu'il faut voir dans le tableau, ce n’est pas un déjeuner sur l'herbe, c'est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d'une délicatesse si légère ; c'est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c’est enfin cet ensemble vaste, plein d'air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis tous les éléments particuliers et rares qui étaient en lui."
Indéniablement, on sent une modernité chez Manet que l'on ne retrouve pas chez Monet.


Encore une fois, certains, comme Zola, voient la technique (bien qu'il parle de "chair de femme" et de "feuilles vertes") et d'autres, comme ceux qui ont été scandalisés, voient l'anecdote, une femme nue sans justification littéraire ou mythologique, pensez donc !
Si je m'efforce de regarder les deux ensemble (je veux dire la technique et la représentation), je dois avouer que j'incline vers Monet. Il est vrai que Manet nous provoque, pas tellement parce que la femme est nue et que les hommes sont vêtus, mais parce qu'elle nous regarde.
Rédigé par: Gilles | 29 juin 2009 à 20:53
J'avais du retard de lecture!!... J'ai donc admiré l'herbe de Van Gogh avant de comparé Monet et Manet...
Moi aussi, je préfère Monet! Les couleurs sont plus chaudes. Chez Manet, je ressens une impression de froid (et pas seulement parce que la femme est nue!! :-))
Rédigé par: Tilleul | 30 juin 2009 à 10:41
Pas d'accord. Monet montre une modernité de forme (regarde-moi ces feuilles par exemple) ! Monet en montre une de fond (sujet).
Rédigé par: joye | 30 juin 2009 à 14:30
-> Bonsoir Gilles, oui la femme nous regarde et c'est presque une version de la Joconde par Manet.
-> Bonsoir Tilleul, c'est vrai que la tonalité d'ensemble chez Monet est lumineuse, alors que l'on a reproché à Manet ces blancs blafards.
-> Bonsoir Joye, j'aime bien le côté provocateur de Manet qui paraît maintenant assez relatif, j'adore Monet également mais là je trouve en comparaison que l'ensemble (sujet, technique) est plus conventionnel.
Rédigé par: myriam | 30 juin 2009 à 22:00
Je ne crois pas trop, chère Myriam, au concept de modernité, qui, comme souvent avec ce type d'idée sonne un peu creux à mes oreilles. Regardez ce qui se passe avec la musique : on a souvent dit que Mozart était "moderne" alors que c'est un des plus purs représentants du style classique ;o) Je me méfie toujours de l'Histoire quand elle se nimbe de téléologie.
Certes, Manet peut sembler plus provocateur que Monet, mais sa provocation n'est jamais qu'une réécriture du passé, ce qui n'enlève rien, bien entendu, à la qualité de son tableau. En fait, ce n'est pas, à mon sens, la toile qui est provocatrice en elle-même, c'est le contexte dans lequel elle a été produite qui la rend telle. Je me demande finalement si Monet, par son traitement si particulier de la lumière lorsque l'on considère les usages de l'époque, n'était pas, sur ce coup-ci, le plus trublion des deux :o)
Bien amicalement.
Rédigé par: Jean-Christophe | 05 juillet 2009 à 17:40
C'est vrai, cher Jean-Christophe, qu'il est toujours malaisé d'utiliser ces concepts : on est moderne le temps de devenir ultérieurement un classique !
C'est certainement très personnel, mais à la lumière des œuvres que je peux connaître, ce tableau de Manet m'apparaît particulièrement moderne, alors que la reprise de ce thème chez Monet m'apparaît conventionnelle et sans apport réel.
Comme vous le dites fort justement, le traitement de la lumière chez Monet est révolutionnaire pour l'époque, mais pour moi le Monet véritablement révolutionnaire et qui annonce l'abstraction du vingtième siècle, c'est celui qui va peindre les meules de foin, la Cathédrale de Rouen puis les Nymphéas ...
;-)
Rédigé par: myriam | 05 juillet 2009 à 19:30
J'aime mieux le Monet .. la lumière sur les habits de certains personnages est extraordinaire, et la scène est vivante ... Alors que justement, l'intrusion de ces nus chez Manet me donne un sentiment de nature morte, curieusement ...
Je reste vraiment perplexe depuis toujours devant ces femmes nues, je ne "comprends" pas ... Ch'uis coincée??! ;)
Rédigé par: mariev | 06 juillet 2009 à 09:44
Ah ... j'avais pas bien lu ... modernité de Manet ... parce qu'il y a des femmes nues?
Mais le fond chez Manet est ultra classique romantique, pourtant ... ça me fait penser aux illustrations de certains écrits du romantisme, Mary Shelley, Brontë ...
;)
Rédigé par: mariev | 06 juillet 2009 à 09:47
Modernité de Manet ... parce qu'il y a des femmes nues ... non, je ne crois pas, ce n'est pas la première fois qu'il y a des femmes nues en peinture, ici ce qui a choqué c'est plutôt la coexistence de celle-ci avec deux messieurs très bien habillés. Une autre toile également a choqué à la même époque, il s'agit de "La Source" de Courbet, en 1868, qui a indisposé l'Impératrice Eugénie. Ces toiles évoquent, "avec leur blancheur impudique", une idée de déshabillé qui, placée dans un cadre de vie quotidienne, a profondément remué l'hypocrisie de l'époque." Jacques Lassaigne
Modernité ? peinture moderne ? Je reprends un texte de Jacques Lassaigne, critique d'art, pour moi cette peinture de Manet est l'une des premières œuvres, "celle où apparaît le mieux ce que Malraux a si bien défini comme la peinture sans autre signification que l'art de peindre".
;-)
Rédigé par: myriam | 06 juillet 2009 à 14:42